Les applications d'habitudes ne marchent pas, et ce n'est pas votre faute
Par Vincent Bernard, qui enseigne l’entrepreneuriat à CentraleSupélec et à HEC Paris, et construit Sparring Circle.
Vous avez tapé « meilleure application habitudes ». Vous en avez installé deux ou trois. Les premières semaines, tout allait bien. Puis un mardi, vous n'avez rien coché, et le mercredi non plus. Ce n'est pas un manque de volonté. C'est un défaut de conception, et toutes les applications du genre le partagent.
Ce qu'elles font bien
Commençons par être juste. Ces applications font trois choses, et elles les font bien.
- La trace. Loop Habit Tracker, sur Android, est gratuite, open source et sans publicité. Elle ne se contente pas de compter les jours. Elle calcule une force de l'habitude qui tient compte de la régularité sur la durée, et ses graphiques montrent honnêtement où vous en êtes. Pour voir ce qu'on fait vraiment, c'est difficile de faire mieux.
- La série. Streaks, sur iPhone, a fait de la chaîne de jours le centre de tout. Peu de tâches, de grands cercles à remplir, un lien avec Apple Health pour cocher automatiquement certaines habitudes. L'interface est sobre et le geste est rapide. Ne pas casser la chaîne donne une vraie motivation, surtout au début.
- Le rappel. Toutes savent vous relancer à l'heure choisie. Sur le téléphone, sur la montre, en widget. Vous ne pouvez pas dire que vous avez oublié.
Habitica pousse plus loin et transforme vos habitudes en jeu de rôle. Votre avatar gagne de l'expérience et de l'or quand vous tenez, il perd des points de vie quand vous lâchez. Pour certains profils, ça marche très bien.
Donc l'outil n'est pas en cause. La trace est propre, la série est visible, le rappel arrive à l'heure. Et pourtant, la plupart des gens arrêtent.
Une série cassée ne déçoit personne
Voici le fond du problème. Quand votre série de quarante jours tombe à zéro, qui le remarque ? Vous. Seulement vous. Et vous êtes justement la personne la mieux placée pour trouver une bonne raison : une journée chargée, un enfant malade, un déplacement. La raison est souvent vraie, c'est bien ça le piège.
Une application d'habitudes est un contrat que vous passez avec vous-même. Vous êtes à la fois celui qui s'engage et celui qui contrôle. Quand les deux rôles se confondent, le contrôle cède le premier.
La série a un deuxième effet, plus sournois. Plus elle est longue, plus la casser coûte. Et une fois cassée, repartir de zéro coûte encore plus. Beaucoup de gens ne reprennent jamais après la première rupture. Le compteur, qui devait les tenir, devient la raison d'abandonner.
Le rappel est une voix sans visage
Une notification n'attend rien de vous. Elle s'affiche, vous la balayez du pouce, elle disparaît. Personne n'est déçu, personne ne pose de question le lendemain.
Le téléphone vous envoie des dizaines de notifications par jour. Celle de votre habitude se range parmi les autres, entre une promotion et un message de groupe. Au bout de quelques semaines, elle ne se distingue plus du bruit. Ce n'est pas un défaut de l'application : aucun rappel automatique ne peut avoir le poids d'une personne.
Habitica a essayé
Il faut le reconnaître : Habitica est la seule des trois à avoir mis d'autres gens dans la boucle. On peut y rejoindre un groupe, une « party ». Pendant une quête contre un boss, les tâches quotidiennes que vous ne cochez pas font perdre des points de vie à tout le groupe. Votre relâchement coûte quelque chose aux autres. C'est une vraie bonne idée.
Mais ce que les autres voient, c'est une barre de vie qui descend. Ils ne voient pas ce que vous aviez dit que vous feriez ce matin. Ils ne savent pas si vous aviez promis d'envoyer un devis, de courir trente minutes ou d'appeler votre mère. Le lien passe par le jeu, pas par la parole donnée. Et on s'habitue vite à perdre un peu de vie.
Ce que j'ai vu dans les groupes
J'ai monté des groupes de redevabilité. Plusieurs. J'en ai vu tenir et j'en ai vu mourir. Les causes de mort se ressemblent toutes.
Voici les trois causes que j'ai vues revenir :
- Le groupe trop grand. Au-delà de six ou sept personnes, chacun se dit que son silence passera inaperçu. Et il passe inaperçu.
- L'engagement flou. « Avancer sur le projet » ne se tient ni ne se rate. Personne ne peut vous demander de comptes sur une intention.
- Pas de moment fixe. Quand chacun poste quand il veut, plus personne ne poste. Le groupe devient une messagerie qu'on ouvre de moins en moins.
Les groupes qui ont tenu avaient l'inverse. Peu de monde, quatre ou cinq personnes. Une phrase précise chaque matin : ce que je fais aujourd'hui. Et le soir, un retour sans détour : fait, à moitié, pas fait.
Ce qui faisait tenir les gens, ce n'était pas le rappel. C'était de savoir que trois ou quatre personnes avaient lu leur phrase du matin. Pas pour juger. Simplement parce qu'elles l'avaient lue. Dire « pas fait » devant des gens qui vous connaissent n'a rien d'une punition. Mais personne n'a envie de le dire trois jours de suite.
Il y a aussi ce qu'on ne voit pas dans une application : on tient pour les autres autant que pour soi. Quand un membre du groupe déclare quelque chose de difficile et le tient, il élève la barre pour tout le monde. Une série dans Streaks ne fait ça pour personne.
Le chaînon manquant
Mettez les deux côte à côte. Les applications ont la mécanique : la trace, la série, le rappel. Les groupes qui marchent ont le regard : quelqu'un a lu ce que vous avez dit et verra ce que vous avez fait.
Ce qui manque à toutes les applications d'habitudes tient en une phrase : personne en face. Elles mesurent ce que vous faites, elles ne vous font pas répondre devant quelqu'un.
Et ce n'est pas votre faute. Si vous avez abandonné trois applications, la conclusion n'est pas que vous manquez de discipline. C'est que vous avez essayé de tenir seul avec un outil conçu pour qu'on tienne seul. La plupart des gens, dans cette situation, lâchent. Ce n'est pas un défaut de caractère. C'est ce qui arrive quand personne n'attend rien de vous.
Alors, quelle est la meilleure application habitudes ?
Si vous voulez une réponse franche : prenez celle qui vous plaît. Loop si vous êtes sur Android et aimez les graphiques. Streaks si vous êtes sur iPhone et voulez quelque chose de sobre. Habitica si le jeu vous accroche. Aucune ne vous fera tenir à elle seule, et chercher la meilleure application habitudes ne règle pas ce qui manque.
Ce qui change les choses, c'est d'ajouter des gens. Peu, qui vous connaissent, à heure fixe. Une déclaration le matin, un bilan le soir. Ça marche avec n'importe quel outil, même un simple groupe de messagerie, tant que les règles tiennent.
Sparring Circle reprend exactement ce format : des cercles de quatre à six personnes qui déclarent leurs engagements avant 10h, se les révèlent à 10h, puis marquent chacun tenu, partiel ou non. La redevabilité vient du regard des autres, pas d'une notification.
À lire ensuite
Sparring Circle est une application de cercles de quatre à six personnes qui déclarent leurs engagements du jour et se les marquent le soir. L'accès se fait par invitation.
Voir comment ça marche