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Partenaire de responsabilisation : pourquoi le binôme échoue presque toujours

Par Vincent Bernard, qui enseigne l’entrepreneuriat à CentraleSupélec et à HEC Paris, et construit Sparring Circle.

En bref

Un binôme de responsabilisation n'a qu'un seul point de rupture : si l'autre décroche, il ne reste personne. Un groupe de quatre à six personnes absorbe une défection, et un tiers peut arbitrer un désaccord que deux personnes ne trancheraient pas. C'est une différence de structure, pas de volonté.

Chercher un partenaire de responsabilisation est le premier réflexe de tout le monde. On trouve quelqu'un qui a aussi des choses à faire, on se promet de se tenir mutuellement, on s'envoie des messages le lundi matin. Trois semaines plus tard le fil est mort, et aucun des deux n'ose relancer.

J'ai monté des groupes de travail et j'en ai vu mourir. Les binômes meurent plus vite que les autres, et toujours de la même manière.

Un binôme n'a qu'un seul point de rupture

Le problème n'est pas moral. Il est structurel, et il est documenté depuis plus d'un siècle.

Le sociologue Georg Simmel a décrit la différence entre un groupe de deux et un groupe de trois. Dans une dyade, si une personne se retire, le groupe cesse d'exister. Dans une triade, si une personne se retire, le groupe continue, et la troisième personne peut arbitrer un désaccord entre les deux autres (OpenStax, Introduction to Sociology).

Traduit dans une vraie semaine de travail : quand votre binôme saute un jour, vous ne passez pas de deux à un. Vous passez de « j'ai quelqu'un » à « je n'ai personne ». Il n'existe aucun état intermédiaire. Toute votre redevabilité repose sur une personne qui a ses propres journées pourries, ses vacances, ses semaines de rush et ses week-ends prolongés.

Et l'asymétrie est brutale dans les deux sens. Celui qui décroche ne perd qu'une obligation. Celui qui reste perd la totalité de son dispositif. Il n'a rien fait de mal et il se retrouve seul avec ses engagements, exactement comme avant, sauf qu'il a maintenant la preuve que ça ne marche pas.

Ce que dit réellement l'étude que tout le monde cite

Un chiffre circule dans toutes les pages consacrées au sujet : 65 % de chances de tenir un objectif en s'engageant auprès de quelqu'un, 95 % en fixant un rendez-vous avec cette personne. Il est attribué à l'American Society for Training and Development, y compris dans la presse business. Aucune des pages qui le citent ne donne le titre de l'étude, sa date ou sa méthode. Chacune renvoie à la précédente. Je ne l'utilise pas.

La recherche qui existe vraiment est celle de Gail Matthews, professeure de psychologie à la Dominican University of California, présentée en 2007 devant la Western Psychological Association. Elle a recruté 267 participants répartis en groupes, du simple fait de penser à ses objectifs jusqu'à les écrire, s'engager sur des actions et envoyer un point d'avancement hebdomadaire à un ami. Résultat : plus de 70 % des participants qui envoyaient ce point hebdomadaire déclarent avoir atteint leur objectif ou en être à plus de la moitié, contre 35 % de ceux qui gardaient leurs objectifs pour eux sans les écrire (communiqué de Dominican University).

Lisez bien ce que ça mesure. Un mois. Et la comparaison porte sur le fait d'écrire et de rendre des comptes, pas sur le format du binôme. Personne n'a testé le troisième mois, quand l'ami ne répond plus. C'est pourtant là que se joue l'affaire, et c'est le seul moment qui compte.

La dette affective vous fait taire avant de vous faire disparaître

Un binôme est une relation avant d'être un dispositif. C'est ce qui le rend agréable au début et mortel ensuite.

Le mécanisme est toujours le même. Vous ratez une semaine. Le message du lundi devient un aveu, alors vous le repoussez à mardi. Mardi, il faut expliquer le silence de lundi en plus de la semaine ratée. Le coût du message monte tous les jours pendant que l'envie descend. Au bout de dix jours, se taire pour toujours coûte moins cher que d'écrire.

On ne disparaît pas parce qu'on se moque de l'autre. On disparaît parce qu'on tient à lui et qu'on n'a plus rien de présentable à lui offrir. Décevoir un inconnu, c'est un détail. Décevoir quelqu'un qui s'est levé tôt pour vous pendant six semaines, c'est autre chose.

L'autre versant est aussi silencieux. Celui qui tient ses engagements n'ose plus réclamer. Relancer un ami qui traverse une mauvaise passe, c'est se comporter en comptable. Alors il laisse passer, une fois, puis deux, et le binôme devient une conversation sympathique où personne ne demande plus rien. Personne n'a décidé ça. Personne ne le remarque.

Sans témoin, il n'y a plus d'arbitre

Dans un groupe de deux, il y a deux versions de la réalité et aucune tierce personne pour trancher.

« J'ai presque fini » vaut exactement ce que l'autre veut bien lui accorder. Et comme chacun sait qu'il aura besoin de la même indulgence la semaine suivante, un accord tacite s'installe très vite : je ne te reprends pas, tu ne me reprends pas. Ce contrat est confortable, réciproque, et il vide le dispositif de sa seule fonction.

Un partenaire de responsabilisation unique finit toujours par devenir l'avocat de son partenaire. Il connaît les circonstances, il a entendu les raisons, il compatit. C'est humain et c'est précisément le problème : la personne censée vous tenir est aussi la seule à savoir pourquoi vous n'avez pas tenu.

À trois, ça devient plus difficile. Une excuse prononcée devant deux personnes qui n'ont pas la même patience ne passe pas aussi bien. Personne n'a besoin de jouer au juge. Il suffit que quelqu'un d'autre écoute.

Quatre à six, c'est le premier nombre qui encaisse une défection

Un partenaire de responsabilisation unique ne se remplace pas le jour où il s'en va. Un groupe de quatre à six, lui, absorbe ce qu'un binôme ne peut pas absorber. Un membre disparaît, il en reste trois ou cinq. Le dispositif ne s'arrête pas, il se rétrécit. Ceux qui restent ne perdent pas leur cadre, ils perdent un participant, ce qui est très différent.

Cette taille change aussi la nature de l'engagement. Vous ne vous engagez plus auprès d'une personne, ce qui crée une dette. Vous vous engagez devant un groupe, ce qui crée un statut. Annoncer publiquement ce qu'on va faire aujourd'hui, puis annoncer publiquement qu'on ne l'a pas fait, ne se négocie pas en messages privés. Il n'y a personne à ménager en particulier.

Au-delà de six, l'effet inverse s'installe. On peut se taire sans que personne ne s'en aperçoive, et c'est exactement ce qu'on cherchait à empêcher. En dessous de quatre, une absence suffit à ramener le groupe à la fragilité du binôme. La fenêtre est étroite et elle n'a rien d'arbitraire.

Une dernière chose, apprise en regardant des groupes mourir. Ce n'est presque jamais le contenu qui tue. C'est le moment où la déclaration devient facultative. Tant que chacun doit dire ce qu'il fait avant de le faire, et dire ensuite s'il l'a fait, le groupe tient même quand les résultats sont mauvais. Le jour où on peut ne rien déclarer sans que ça se voie, c'est fini, quelle que soit la qualité des gens autour.

Ce que fait Sparring Circle

Sparring Circle réunit des cercles de quatre à six personnes qui déclarent chacune leurs engagements du jour avant 10h, les découvrent toutes en même temps à 10h, puis marquent le soir tenu, partiel ou non tenu. La redevabilité vient du fait que quatre autres personnes voient ce que vous avez annoncé, pas d'une notification.

Sparring Circle est une application de cercles de quatre à six personnes qui déclarent leurs engagements du jour et se les marquent le soir. L'accès se fait par invitation.

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