Le groupe WhatsApp ne suffit pas pour tenir ses engagements
Par Vincent Bernard, qui enseigne l’entrepreneuriat à CentraleSupélec et à HEC Paris, et construit Sparring Circle.
Un groupe WhatsApp démarre mieux que n'importe quelle application : tout le monde l'a déjà, c'est gratuit, et le groupe existe en trente secondes. Mais un fil de discussion n'a pas d'état : impossible de savoir d'un coup d'œil qui a tenu quoi cette semaine. Ce qui ne se vérifie pas ne se respecte pas.
Tapez « groupe WhatsApp motivation » dans un moteur de recherche : vous trouverez des dizaines de personnes qui en ont monté un, et presque personne qui en reparle six mois plus tard. Le problème n'est pas la discipline des participants. C'est que WhatsApp est un outil de conversation, et qu'un engagement n'est pas une conversation.
Ce que WhatsApp fait mieux que n'importe quelle application
Il faut commencer par là, sinon rien de ce qui suit n'a de valeur.
Tout le monde l'a déjà. Aucune installation, aucun compte à créer, aucun mot de passe à retrouver. Vous ne demandez à personne d'adopter un outil, vous utilisez celui qui est déjà sur l'écran d'accueil de vos cinq amis. C'est l'obstacle numéro un de toute application, et WhatsApp ne l'a pas.
C'est gratuit, et ça le restera. Personne ne se pose la question de savoir si ça vaut neuf euros par mois.
La conversation y est vivante. Un vocal de quarante secondes, une photo de la salle de sport à 7h, une vanne sur celui qui a encore annulé. Cette matière-là compte : c'est elle qui fait qu'on a envie d'ouvrir le fil. Aucune interface de suivi ne produit de la chaleur humaine.
Le groupe existe en trente secondes. L'idée naît à table, le groupe est créé avant le dessert.
Un groupe WhatsApp motivation démarre donc mieux que n'importe quel produit. Il tient rarement. Voici pourquoi, et aucune des quatre raisons n'est un défaut de WhatsApp : ce sont les propriétés normales d'un fil de discussion.
Un fil de discussion n'a pas d'état
Posez-vous une question simple : qui a tenu quoi, cette semaine, dans votre groupe ? Pour répondre, il faut remonter. Faire défiler deux cents messages, retrouver qui avait annoncé quoi lundi, vérifier s'il en a reparlé jeudi, distinguer l'annonce du commentaire sur l'annonce.
Un fil est une pile d'événements classés par heure. Ce n'est pas un tableau. L'information est bien là, mais elle n'est pas consultable : la récupérer coûte dix minutes de lecture, donc personne ne la récupère.
La conséquence est mécanique. Si personne ne peut vérifier, personne ne se sent regardé. Et un engagement que personne ne regarde est un engagement envers soi-même, ce qui était déjà le problème de départ.
Le plus bavard prend la place, et les silencieux s'effacent
Dans tout groupe de discussion, une ou deux personnes produisent l'essentiel des messages. Elles donnent le rythme et le ton. Les autres lisent, réagissent parfois, et glissent peu à peu vers le statut de spectateur.
Ajoutez à cela le point le plus important de tout l'article : dans un fil, ne rien écrire ne se voit pas. Le silence d'un membre ne produit aucun signal. Il n'y a pas de trou, pas de case vide, rien qui dépasse. Le fil continue, les messages des autres recouvrent l'absence, et au bout de trois semaines personne ne se souvient de la dernière fois que Julien a parlé de son projet.
Dans un tableau d'engagements, une case vide se voit. Sans reproche, sans commentaire, sans que personne ait à jouer les surveillants. Elle est simplement là, à côté de cinq cases remplies. C'est toute la différence entre un silence qui passe inaperçu et un silence qui est une information.
Sans rendez-vous fixe, l'engagement redevient une intention
« Je m'y mets cette semaine » n'est pas un engagement. C'est une intention, et les intentions se réévaluent le jeudi soir.
Ce point est un des mieux documentés de la recherche sur le passage à l'action. Une méta-analyse de 94 études signée Peter Gollwitzer et Paschal Sheeran compare deux situations : d'un côté une intention générale, de l'autre un plan qui précise quand, où et comment on va agir. L'écart sur l'atteinte de l'objectif est d'effet moyen à fort (d = .65). La précision du moment fait une partie du travail.
WhatsApp n'impose ni moment, ni format. On peut y écrire son engagement à 8h ou à 23h, en trois mots ou en trois paragraphes, ou pas du tout. Le groupe WhatsApp sport du mardi soir tient tant que le mardi soir existe. Le jour où il devient « quand chacun peut », il s'éteint, et ce n'est pas un manque de volonté : plus rien ne déclenche le passage à l'acte.
Les félicitations finissent par remplacer les faits
Regardez le contenu réel d'un groupe d'entraide au bout d'un mois. Des « bravo », des pouces levés, des encouragements sincères. Ce qui a disparu, c'est le fait : est-ce que la chose annoncée a été faite, oui, à moitié, ou non.
Là encore, ce n'est pas un défaut de caractère. C'est ce que l'outil rend facile. Un pouce levé coûte une seconde. Écrire « je n'ai pas fait ce que j'avais dit » coûte beaucoup plus cher dans un fil où tout le monde se félicite, parce que le message va rester visible au milieu des bonnes nouvelles. Alors on ne l'écrit pas. On attend d'avoir quelque chose de positif à annoncer, et un groupe WhatsApp objectifs monté en janvier devient un fil de bonnes nouvelles en février.
Un groupe qui encourage sans enregistrer est agréable. Il ne change rien à ce que vous faites de vos journées.
Gardez le groupe, changez ce qu'on lui demande
Sparring Circle est un cercle de quatre à six personnes où chacun déclare ses engagements du jour avant 10h, les découvre en même temps que ceux des autres à 10h, puis marque le soir ce qui a été tenu, partiel ou non tenu. Vous obtenez l'état que le fil ne peut pas produire : un tableau où chaque case est remplie ou vide, à la même heure, pour tout le monde.
Gardez votre groupe WhatsApp à côté, sans hésiter. Le groupe WhatsApp motivation sert à parler, à raconter, à charrier et à se remonter le moral, et il fait ça mieux que tout le reste. Il ne sert pas à tenir les comptes.
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Sparring Circle est une application de cercles de quatre à six personnes qui déclarent leurs engagements du jour et se les marquent le soir. L'accès se fait par invitation.
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