sparring circle Le blog

Objectif de la journée : ce que je dois au moins faire aujourd'hui

Par Vincent Bernard, qui enseigne l’entrepreneuriat à CentraleSupélec et à HEC Paris, et construit Sparring Circle.

Chaque matin pose la même question, qu'on l'entende ou non. La plupart des gens y répondent par une liste. Je propose d'y répondre par une phrase : qu'est-ce que je dois au moins faire aujourd'hui pour être content ce soir et avoir l'impression d'avoir avancé ?

Le mot qui compte, c'est « au moins ».

Le maximum ne se tient pas

On vise le maximum par réflexe. Le matin, on a toute son énergie, la journée paraît longue et tout semble faisable. On écrit dix lignes. On se promet d'avancer le dossier, de rappeler trois personnes, de faire du sport, de lire, de ranger. C'est honnête. C'est aussi le meilleur moyen de ne rien finir.

Le plan maximal a un défaut de construction : il suppose que la journée se passera comme prévu. Elle ne se passe jamais comme prévu. Un appel déborde, un enfant tombe malade, un client change d'avis, la fatigue arrive à 15h. À la première entorse, le plan ne tient plus. Et un plan qui ne tient plus, on ne le corrige pas : on l'abandonne. Le soir, on regarde la liste, on voit sept lignes non cochées et on conclut qu'on a perdu sa journée. Même si on a travaillé.

J'ai vu ce mécanisme dans tous les groupes que j'ai montés. Les engagements les plus ambitieux arrivaient en premier, souvent portés par les plus enthousiastes. Ils tombaient en premier aussi. Pas parce que les gens étaient paresseux. Parce qu'ils avaient promis une journée idéale, et que personne ne vit de journée idéale.

Le « au moins » change la question

Demander « qu'est-ce que je peux faire aujourd'hui ? » ouvre un inventaire. Demander « qu'est-ce que je dois au moins faire aujourd'hui ? » force un tri. On ne cherche plus tout ce qui serait bien. On cherche la seule chose sans laquelle la journée serait ratée.

Ce tri est inconfortable. Il oblige à renoncer, pour un temps, à tout le reste. Il oblige aussi à savoir ce qui compte vraiment. Beaucoup de listes longues servent à éviter cette décision : tant que tout est écrit, rien n'est choisi.

Un bon objectif de la journée tient en une phrase. Il se vérifie le soir par oui ou par non. « Avancer sur le site » ne se vérifie pas. « Envoyer la page d'accueil à Paul » se vérifie. « Faire du sport » ne se vérifie pas. « Marcher trente minutes avant midi » se vérifie. La précision n'est pas un détail de forme : c'est elle qui rend l'engagement tenable, ou non.

Petit ne veut pas dire facile

L'objection arrive toujours : viser le minimum, c'est se contenter de peu. C'est le contraire.

Le minimum n'est pas ce qu'il y a de plus facile. C'est ce qu'il y a de plus important parmi ce qui est réaliste. Il peut être difficile : passer l'appel qu'on repousse depuis une semaine, écrire la première page, dire non à quelqu'un. Ce qui le rend petit, c'est son périmètre, pas son poids.

Et le minimum n'interdit rien. Une fois l'engagement tenu, rien n'empêche de continuer. C'est souvent ce qui se passe : une fois la chose la plus lourde faite, le reste paraît plus léger. Mais le reste devient du bonus. La journée est déjà gagnée.

Cette distinction change le bilan du soir. Avec le plan maximal, on compte ce qui manque. Avec le minimum, on regarde si la seule chose promise a été faite. Si oui, on a avancé. Si on a fait plus, tant mieux.

Un engagement tenu vaut mieux qu'un plan abandonné

Un plan idéal abandonné ne produit rien, et il coûte quelque chose : il apprend qu'on ne tient pas ce qu'on se promet. Répété pendant des semaines, ça devient une croyance. On finit par ne plus écrire de plan du tout, ou par en écrire sans y croire.

Un engagement minimal tenu produit deux choses. D'abord le résultat lui-même : une page écrite, un appel passé, un dossier envoyé. Ensuite une preuve : j'ai dit que je le ferais, je l'ai fait. C'est cette preuve qui rend crédible l'engagement du lendemain, à commencer par ses propres yeux.

Chaque jour compte précisément pour ça. Pas parce qu'une journée isolée change une vie. Parce que les journées s'additionnent, et que trente journées où l'on a fait au moins l'essentiel laissent quelque chose derrière elles. Trente journées de plans parfaits abandonnés ne laissent qu'une liste.

Ce qui tue un groupe, et ce qui le fait durer

J'ai vu mourir des groupes de redevabilité. Le scénario se répète. Les premières semaines, tout le monde déclare beaucoup. Puis quelqu'un ne tient pas, puis un deuxième. Personne n'ose le dire. Les messages s'espacent. Un jour, plus personne n'écrit, et personne ne sait exactement quand c'est arrivé.

Le problème n'était pas la motivation. C'était la taille des engagements. Quand chacun promet le maximum, l'échec devient la norme. Et un groupe où l'échec est la norme devient gênant à regarder. On s'en éloigne pour ne plus voir.

Les groupes qui durent font l'inverse. Les engagements sont petits, précis, vérifiables. On les tient la plupart du temps. Quand on ne les tient pas, on le dit, et ce n'est pas un drame : l'écart est petit et on se rattrape le lendemain. Le regard des autres reste supportable parce que ce qu'il regarde est réaliste.

C'est là que le « au moins » prend toute sa force. Seul, on peut se raconter qu'on a avancé. Devant quatre ou cinq personnes qui ont lu votre phrase à 10h, on ne se raconte rien. Soit c'est fait, soit c'est partiel, soit ce n'est pas fait. Le minimum rend cette honnêteté possible sans humiliation.

Comment poser la question chaque matin

La méthode tient en quatre gestes :

  1. Avant de regarder ses messages, se poser la question : qu'est-ce qui ferait que ce soir je sois content d'avoir avancé ?
  2. Garder une seule réponse. Si on en a trois, choisir celle sans laquelle la journée serait ratée.
  3. La réécrire jusqu'à ce qu'elle se vérifie par oui ou par non.
  4. Le soir, répondre honnêtement : tenu, partiel ou non. Sans commentaire, sans excuse.

Le partiel compte. Il dit qu'on a commencé, que l'engagement était peut-être un peu trop large et qu'on saura mieux le calibrer demain. Au fil des jours, on apprend la taille juste de ses propres journées. C'est une compétence, et elle ne s'apprend qu'en déclarant puis en vérifiant.

Le piège, c'est de laisser la question glisser vers l'ancienne. Après une bonne semaine, on a envie de promettre plus. C'est précisément là qu'il faut tenir le « au moins ». L'objectif de la journée n'est pas de prouver qu'on est capable de beaucoup. C'est de faire, chaque jour, ce qui compte.

Sparring Circle

Sparring Circle repose sur cette question : chaque matin, quatre à six personnes déclarent ce qu'elles feront au moins, se le révèlent à 10h et le marquent le soir. Ce n'est pas une notification qui rappelle l'engagement, c'est le regard du cercle.

Sparring Circle est une application de cercles de quatre à six personnes qui déclarent leurs engagements du jour et se les marquent le soir. L'accès se fait par invitation.

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